2017 octobre : retour sur notre histoire

Un Dieu, des hommes et des lieux

Le consistoire réformé de Mulhouse, retour sur cinq siècles de présence protestante

>>> MARC WINDENBERGER

Dans son article qui ouvre le numéro de la revue Les Saisons d’Alsace consacré au protestantisme en Alsace, l’historien Georges Bischoff présente Martin Luther comme le parrain de l’histoire de l’Alsace. L’Alsace n’existerait pas sans lui ajoute-t-il. C’est dire la portée décisive des 95 thèses publiées à Wittenberg en 1517 et dont nous commémorons le 500e anniversaire.

Celui-ci est l’occasion de porter un regard rétrospectif sur le territoire du consistoire réformé de Mulhouse. Quand et comment s’est-il organisé ? Comment a-t-il évolué sous l’effet des événements politiques, économiques et sociaux qu’a connu l’Alsace ? Il s’agit donc d’en montrer les temps forts, les spécificités et les dynamiques.

Ainsi, nous proposons d’inscrire cette étude autour de quatre bouleversements décisifs dont il faudra mesurer les retombées : l’installation durable de l’Église réformée à Mulhouse à partir du XVIe siècle, l’essor industriel amorcé dès le XVIIIe siècle, sa dynamique de diffusion hors de la ville au XIXe siècle, et enfin l’urbanisation au XXe siècle.

Mulhouse, berceau de la Réforme en Haute-Alsace

Mulhouse à la veille de la Réforme

Mulhouse, à la veille de la Réforme, est d’abord une ville d’environ 1800 habitants, membre de la Décapole depuis 1354. Elle noue une alliance avec les treize cantons helvétiques à partir de 1515. Cette alliance lui permet de devenir une cité-république et de pérenniser son indépendance jusqu’à la Révolution Française, même après le rattachement de l’Alsace à la France en 1648. Elle compte, à côté de son église paroissiale dédiée à Saint Étienne, cinq églises ou chapelles de couvents.

Mulhouse adopte très tôt la Réforme

Mulhouse présente trois caractéristiques majeures dont la combinaison lui donne une place singulière : d’abord, elle est la première ville d’Alsace dans laquelle le culte réformé est introduit ; ensuite, cette introduction est l’œuvre des mulhousiens eux-mêmes ; enfin, elle s’enracine dans des institutions lui donnant un caractère durable et définitif, lui permettant ainsi de résister à la Contre-Réforme.

L’artisan principal de l’introduction de la Réforme à Mulhouse est Nicolas Prugner, prieur des Augustins, un ordre religieux de frères prêcheurs. Le culte catholique est proscrit dès 1523 et, fin 1528, le Grand Conseil abolit définitivement la messe sous sa forme ancienne, contraignant à l’exil les habitants et les religieux non convertis.

C’est dans l’église St-Étienne, transformée en temple, que les mulhousiens pratiquent le nouveau culte. Elle devient alors un élément fondamental de la vie religieuse et politique de la cité puisque le serment annuel des bourgeois et du magistrat s’y tient jusqu’en 1797.

Une nouvelle confession de foi, d’abord inspirée de Luther, le sera ensuite du réformateur suisse Ulrich Zwingli, avant de converger vers le calvinisme au cours du XVIIIe siècle.

Mulhouse, la ville aux deux paroisses protestantes

En 1661 un officier huguenot retraité, Constantin de Roquebine, Seigneur de Saint-Germain, qui, de Bâle, était venu élire domicile à Mulhouse, obtient l’autorisation d’y fonder un lieu de culte en langue française.

Ce lieu sera l’ancienne église des Franciscains pendant près d’un siècle et demi. Les sept premiers pasteurs qui y prêchent sont tous originaires de Suisse. À partir de 1710 ce seront des pasteurs de Mulhouse, preuve de l’appropriation rapide de la langue française par les élites mulhousiennes. Les Mulhousiens parleront pendant très longtemps de la paroisse allemande et de la paroisse française.

Cette période, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, est donc essentielle à plus d’un titre car elle pose les bases d’un contexte nouveau et durable : politique avec le rattachement à la France, religieux avec le système concordataire et, nous allons le voir, économique avec l’industrialisation.

Le protestantisme et l’industrialisation

Mulhouse dans la Révolution industrielle

La création en 1746 d’une manufacture de tissus imprimés par Koechlin, Dollfus et Schmaltzer change radicalement le destin de la ville : en 1790, une trentaine d’établissements emploient déjà de nombreux ouvriers. Un mouvement puissant s’amorce car la révolution industrielle menée à partir de Mulhouse est un cas d’école qui n’a pas d’équivalent ailleurs en France. Après le choix de la Réforme, il s’agit du second tournant majeur, qui s’appuie fortement sur le premier.

Quelques chiffres permettent de prendre la mesure de l’ampleur des bouleversements. En 1815 la commune compte 9350 habitants ; en 1870, à la veille de l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne, 65000 habitants 1.

Mulhouse devient à la fin du XIXe siècle la ville aux cent cheminées, le Manchester alsacien. Comment les autorités religieuses peuvent-elles accompagner ce mouvement ?

Un nouveau temple St-Étienne

Avec le projet d’un nouveau temple St-Étienne, les élites protestantes, fortes de leur puissance économique marquent leur volonté de célébrer leur culte au cœur de la cité, près du symbole du pouvoir politique qu’est l’Hôtel de Ville.

La construction du monument néogothique s’échelonne entre 1859 et 1868. Le temple est doté d’une flèche de 97 mètres, légèrement plus haute que celle de l’église catholique. Le temple St-Étienne est ainsi le plus haut édifice protestant de France.

Soulignons aussi, échange de bon procédé, que pendant la construction du nouveau temple St-Étienne, c’est la paroisse St-Jean, dont le Temple a été inauguré en 1836, qui accueille la communauté de langue germanique pourtant cinq à six fois plus nombreuse !

Une extension géographique et sociale : Saint Paul, Dornach, Illzach

Au moment de la Réunion à la France en 1798, le protestantisme était plutôt la religion des dirigeants, les ouvriers étant majoritairement catholiques. La création de nouvelles paroisses en périphérie de la ville est un témoin concret d’un protestantisme ouvrier. Elles constituent un tournant dans l’histoire du protestantisme mulhousien. Elles s’inscrivent dans le contexte de l’évolution de la population mulhousienne et de la nécessité de satisfaire au mieux ses besoins spirituels. On estime en effet qu’en quelques années ce sont 20 000 personnes qui s’installent à Mulhouse en provenance des campagnes environnantes, parmi lesquelles une forte minorité de protestants estimés à cinq ou six mille.

Ces nouveaux arrivants, n’ayant pas de paroisse, assistent à l’office du dimanche dans l’église la plus proche, en particulier à l’église St-Étienne, mais ils se sentent étrangers en raison de leur origine paysanne. L’église St-Paul est édifiée pour pouvoir les accueillir. Son financement a été largement assuré par les dons des notables industriels de la ville, auxquels se sont ajoutés ceux, plus modestes, des fidèles, et le soutien de la municipalité.

La population protestante de Dornach, commune de la périphérie ouest augmente rapidement car les industriels mulhousiens, en manque d’espace, y construisent des ateliers. En 1813 elle compte 900 habitants et plus de 11 000 un siècle plus tard, à la veille de son rattachement à Mulhouse.

Dès 1861, le Conseil presbytéral de Mulhouse reçoit une demande de plusieurs protestants de Dornach pour que soit organisé un culte sur place. En 1862, le consistoire obtient un accord ministériel et un oratoire est installé dans une salle prêtée par l’entreprise DMC. La création d’une paroisse protestante est décidée, ainsi que la construction du temple, érigé rue Gustave Schaeffer et inauguré en 1897.

Le destin de la commune d’Illzach est en tout point identique à celui de Mulhouse. En 1695, l’édifice de l’église St-Jean datant du XIIIe siècle et délabré par la guerre de Trente Ans est remplacé par un temple. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la population ne cesse d’augmenter sous l’effet de l’industrialisation. Ainsi, en 1805, on dénombre 860 habitants essentiellement protestants, en 1861, 1663 habitants dont 1017 réformés et 27 luthériens, et en 1895, 1127 protestants pour 1010 catholiques.

Il faudrait encore évoquer la naissance de la paroisse de Riedisheim-Rixheim, née dans les années 1840 sous l’impulsion, et dans la propriété, de la famille Zuber, engagée dans l’industrie du papier peint. Cette paroisse connut une forte augmentation de ses membres après la guerre de 1870, du fait de l’arrivée de nombreux fonctionnaires prussiens. En 1925 fut donc construit à Riedisheim un nouveau temple, en plus de celui déjà existant de Rixheim.

L’implication sociale du patronat protestant : la diaconie

Les mêmes familles qui dirigeaient l’ancienne république se trouvent au XIXe siècle à la tête des manufactures, renforcées par quelques autres arrivées de Suisse. Il s’agit d’abord d’un patronat protestant, libéral, organisé en réseaux dont le cœur est la Société Industrielle de Mulhouse fondée dès 1828. Il est ouvert aux innovations de toutes sortes, en relation avec les courants économiques mondiaux de l’époque et indéniablement francophile. Il est enfin conscient de ses obligations morales et sociales. Cette attitude s’exprime fort bien, dès le milieu du XIXe siècle dans la déclaration d’Engel-Dollfus : Le patron doit plus à son ouvrier que son salaire.

Dans une première période dominent les actes de bienfaisance et de charité qui se concrétisent dans la création de l’Institut des Pauvres (1810), la Caisse d’Épargne et le Bureau de Bienfaisance (1827), la Société des Amis des Pauvres (1831). L’action sociale prend une importance accrue par la suite : on crée notamment des Caisses de Secours Mutuels (1830), une maison de vieillesse (1848), une Caisse de Retraite Ouvrière (1851), des hôpitaux comme le Diaconat et le Hasenrain, des colonies de vacances…

Le patronat mulhousien devance à ce point l’État que le chancelier Bismarck remarque que le gouvernement n’aurait pas à se préoccuper de la question sociale si tous les pays de l’Allemagne avaient des institutions sociales comme celles des Alsaciens !

La réalisation la plus originale est cependant la cité ouvrière, une des pionnières en France, dont le projet initié par Jean Zuber date de 1851. Il s’agit de lutter contre la misère des travailleurs en améliorant leur habitat et en leur donnant la possibilité de devenir propriétaires.

L’action sociale du patronat se situe encore sur un autre plan car le patronat mulhousien réussit à faire voter une loi limitant le travail des enfants en France dès 1841. Raymond Oberlé, dans son ouvrage Mulhouse ou la genèse d’une ville constate que la grande part prise par le patronat dans l’institution des œuvres de bienfaisance a rendu les protestations locales extrêmement rares.

Un territoire protestant qui s’élargit

Une histoire originale : Huningue

La paroisse de Huningue possède une histoire originale mais qui s’inscrit dans la dynamique décrite précédemment. De 1531 à 1623, placée sous la dépendance de Bâle, elle est un village protestant dans le Sundgau catholique. En 1623, durant la guerre de Trente Ans, les Habsbourg en reprennent le contrôle et y rétablissent le culte catholique.

Mais, vers la fin du XIXe siècle, du fait de l’arrivée de fonctionnaires et d’ouvriers de l’industrie, les protestants deviennent assez nombreux pour former une communauté. Celle-ci est desservie dans un premier temps par des Bâlois. Huningue ne devient paroisse indépendante qu’en 1921, bien que le temple ait été inauguré en 1913.

Le Piémont Vosgien et le Sundgau : Guebwiller, Thann et Cernay

La diffusion de l’industrialisation dans les vallées vosgiennes se traduit par l’arrivée de familles industrielles protestantes dans des territoires jusque là catholiques. Très vite, la nécessité d’un encadrement religieux se fait jour et entraîne la naissance de nouvelles paroisses.

Guebwiller est, jusqu’à la Révolution Française, un bourg viticole catholique, possession de l’abbaye de Murbach. La transformation s’amorce en 1804 lorsque le bâlois Jacques de Bary-Mérian achète le château du prince-abbé vendu par l’État comme bien national. Il est accompagné de 200 ouvriers avec lesquels il installe une manufacture de ruban. L’arrivée d’autres industries textiles, parmi lesquelles une filature de coton créée par le mulhousien Nicolas Schlumberger, fait grimper la population de 2770 habitants en 1800 à 13000 en 1895. En 1809, on compte déjà 700 protestants. En 1905, lors du centenaire de la paroisse, ils seront 1700. Le temple est inauguré en 1824 et a pu se construire sur un terrain du château mis à la disposition par le propriétaire. Un deuxième temple sera inauguré, un siècle plus tard, en 1937 dans la ville voisine de Soultz.

Comme à Mulhouse, l’engagement religieux se double d’un engagement social particulièrement puissant : création d’une école protestante, d’un Diaconat et d’œuvres à caractère social, telles que le Rayon de soleil et le Bercail.

À Cernay, la présence de protestants est attestée dès 1683. Mais, là aussi, c’est l’industrialisation qui amène une présence plus nombreuse. En 1761, le bâlois Emmanuel Heussler fonde une papeterie et y amène des ouvriers protestants dont le nombre augmente encore avec l’arrivée d’usines textiles. La volonté de ne plus dépendre de Mulhouse pousse à s’organiser. Une paroisse réformée est fondée en 1826. Un premier temple est inauguré en 1843, payé uniquement par les dons des paroissiens. Il sert de lieu de culte pendant 63 ans, mais devant l’obligation d’envisager de coûteuses réparations le Conseil presbytéral décide dès 1900 d’une nouvelle construction conforme aux exigences d’une paroisse moderne. Le nouveau temple, apparenté par son style architectural à celui des églises de la Suisse romande, est inauguré en 1906. Il est détruit par la première guerre mondiale et un nouvel édifice, identique au précédent, est reconstruit en 1925. Ironie de l’Histoire, il subit lui aussi des dommages durant les combats de la Libération à la fin de la deuxième guerre mondiale.

Thann et Fellering connaissent une histoire similaire, avec le développement industriel de la vallée porté par les familles Kestner, Schlumberger et Scheurer. La paroisse de Thann naît en 1822. Le temple de cette ville est érigé en 1836 et connaîtra par la suite des évolutions architecturales sensibles. Dans le fond de la vallée, le protestantisme se développera surtout lors de l’annexion prussienne, et le temple de Fellering est inauguré en 1912.

À Altkirch, où l’industrie s’était établie dès le début du XIXe siècle dans les dépendances du couvent St-Morand, il faudra attendre 1879 pour qu’une construction vienne donner à la communauté protestante, grâce à des dons de l’état allemand, son lieu de culte signé de l’architecte altkirchois Eugène Schwartz.

Mulhouse : du centre vers la périphérie

Mulhouse pendant les Trente Glorieuses

La période d’après la seconde guerre mondiale est marquée par un fort développement économique, une urbanisation accélérée, un étalement urbain en périphérie. L’agglomération mulhousienne n’échappe pas à ces évolutions. L’enjeu est alors d’être présent dans ces nouveaux quartiers. De ce fait, la communauté réformée crée, après 1960, des lieux de culte afin d’assurer une présence protestante dans les quartiers en plein développement du Drouot, de Bel Air – Côteaux et de Bourtzwiller.

Quatre nouvelles implantations

Les trois temples de Mulhouse ont désormais un Conseil presbytéral commun. Mais chacun d’eux a aussi en charge la desserte d’une partie de la périphérie et doit prévoir une nouvelle implantation dans le secteur qui lui a été confié. Ainsi, la paroisse St-Étienne fait construire en 1960 l’église St-Pierre qui se trouve au quartier Drouot à l’est de la ville. La paroisse St-Jean prend en charge l’implantation à l’Illberg situé à l’ouest et correspondant aux quartiers Bel Air et des Côteaux, où une chapelle provisoire est installée en 1964. Elle accueille les fidèles pendant près de cinquante ans avant d’être démolie et remplacée en 2013 par une nouvelle construction dénommée Terre Nouvelle. Et la paroisse St-Paul soutient la construction de la chapelle St-Marc en 1968 à Bourtzwiller, au nord de la ville. Plus au nord, il y a une quatrième implantation, Jeune-Bois, dans le Bassin Potassique couvrant les communes de Kingersheim et de Wittenheim avec une forte présence de paroissiens mineurs.

Au cœur de ces bouleversements, dans un article paru dans Le Messager Évangélique en juin 1968, le pasteur A. Ostertag évoque déjà le souhait d’une coordination entre luthériens et réformés, de même qu’il souligne la perspective d’une vision œcuménique en parlant de contacts intéressants avec les catholiques.

Au terme de ce parcours, soulignons l’extraordinaire richesse historique et spirituelle du Consistoire de Mulhouse. Un territoire construit et, encore aujourd’hui, animé par des hommes de conviction et d’engagement. Il est en cela, fidèle à Jean Calvin qui considère que la grandeur de l’homme est dans sa décision d’être plus fort que sa condition.

1. Aujourd’hui, la ville rassemble 110800 habitants et se situe au 35ème rang des communes françaises.