Octobre 2018, Vie de l’Eglise

Vie de l’Union des Églises Protestantes d’Alsace-Lorraine

En ce mois de fête de la Réformation, nous avons choisi de vous présenter de larges extraits du message adressé aux membres de la dernière assemblée de l’Union par son président, M. Christian ALBECKER.

Lors de notre dernière assemblée, le mot-clé de mon message était Réforme, jubilé des 500 ans oblige. Pour cette assemblée, le mot-clé sera Église, en lien bien sûr avec notre ordre du jour qui porte sur les ministères, mais aussi parce que nous sommes Église dans le monde et pour le monde. Dietrich Bonhoeffer écrivait que l’Église n’est réellement Église, que quand elle existe pour ceux qui n’en font pas partie.

Dans mes trois parties, j’aborderai d’abord l’Église et les chiffres, puis l’Église et ses ministères, enfin l’Église dans le monde.

L’Église et les chiffres

Il ne vous aura pas échappé que l’Archevêque de Strasbourg a fait procéder récemment au comptage des fidèles catholiques, enquête qui a fait l’objet d’un certain écho médiatique. En prenant connaissance de cette initiative, m’est spontanément venu à l’esprit le fameux verset de l’Évangile de Luc 2,1 En ce temps-là parut un édit de César Auguste ordonnant le recensement de toute la terre. Certes, Mgr Ravel n’est pas l’empereur, et le diocèse de Strasbourg n’est pas toute la terre. L’objectif de cette enquête était simplement de faire le point sur la réalité des chiffres, comme source de réflexion et d’action, ces chiffres dépassant d’ailleurs largement celui des seuls pratiquants réguliers que la presse a mis en exergue, mais décrivant aussi le nombre de prêtres, de laïcs engagés, de jeunes scolarisés dans l’enseignement catholique, etc… On ne peut que respecter cette démarche qui veut porter un regard objectif sur la réalité de l’Église catholique d’Alsace aujourd’hui. Quelques interpellations me sont remontées, estimant que l’UEPAL devrait faire de même, d’autres jugeant au contraire qu’une telle enquête présentait des risques au regard de notre statut de droit local. L’une et l’autre attitude ne me paraissent pas justifiées. Pourquoi ?

Lorsqu’on évoque la vérité des chiffres, j’ai envie de dire comme Ponce Pilate : qu’est-ce que la vérité ? Un chiffre est toujours susceptible d’interprétations, vous le savez bien : entre celles et ceux qui considèrent le verre à moitié vide ou à moitié plein, l’interprétation d’un chiffre n’est pas la même. A l’évidence, même sans enquête, nos statistiques protestantes ressemblent à celles de l’Église catholique, avec une baisse de la fréquentation des cultes, une diminution du nombre de pasteurs, des baptêmes, des confirmations et des bénédictions nuptiales, le seul chiffre stable ou en augmentation étant celui des services funèbres. Mais en disant cela, nous n’avons pas décrit la réalité de la vie de notre Église, avec un engagement croissant des laïcs, de paroisses où la fréquentation du culte progresse, des baptêmes d’adolescents et d’adultes en augmentation, une présence d’aumônerie dans les hôpitaux et maisons de retraite appréciée et en développement, des initiatives nouvelles en matière de présence d’Église sur les territoires… Ce que je veux dire par là, c’est que notre vocation fondamentale, en tant qu’Églises protestantes, c’est d’être sel de la terre et lumière du monde, ce n’est pas d’augmenter notre part de gâteau dans la société. En tant que culte minoritaire, certes moins en Alsace que dans le reste du pays, nous avons appris à vivre cette situation plutôt comme une opportunité que comme un handicap, ce qui est sans doute plus difficile pour l’Église catholique habituée à des siècles de position majoritaire.

Pour autant, les renoncements qu’il nous faut accepter ne sont pas plus faciles, lorsqu’il s’agit de vendre des églises ou des presbytères, lorsque les énergies s’épuisent à rassembler le petit troupeau et lorsque l’argent nécessaire peine à rentrer. J’ai déjà souvent eu l’occasion de le dire : l’enjeu, c’est de transformer ces renoncements en opportunités choisies pour permettre de nouveaux départs, et non en défaites subies par nostalgie d’un passé révolu. C’est dans les têtes que les changements sont les plus difficiles, ou peut-être plutôt dans les cœurs, car souvent nous acquiesçons mentalement au diagnostic et à ce qu’il convient de mettre en œuvre, mais nos affects résistent. Nous sommes un peu à l’inverse du cancre de Prévert : nous disons oui avec la tête et non avec le cœur ! Quand je dis nous, c’est parce que nous sommes tous concernés, les pasteurs parce que l’exercice de leur ministère n’est plus forcément celui pour lequel ils se sont engagés – nous y reviendrons plus tard dans la journée -, les laïcs parce que l’Église de leur jeunesse s’est enfuie, celles et ceux qui exercent des responsabilités pastorales ou administratives, parce que les choses sont aujourd’hui plus difficiles qu’hier. Mais l’enjeu, ce ne sont pas nos états d’âme par rapport à l’Église, même si nous devons tout faire pour veiller sur son présent et préparer son avenir : ce qui est en jeu, c’est bien le présent et l’avenir de l’Évangile du Christ, cette Bonne Nouvelle qui doit continuer à se frayer un chemin dans notre monde de mauvaises nouvelles.

Car quel privilège extraordinaire d’être porteurs, dans nos vases d’argile ecclésiaux, du trésor de ces good news dans un monde où les fake news dévastent la vie sociale, intellectuelle et spirituelle. Pour moi, une des plus belles images de l’Église, c’est l’inscription qui figure sur le fronton de l’église de Waldersbach : MoDesta eCCLesIa. Il s’agit d’un chronogramme dont certaines des lettres sont des chiffres romains et donnent la date de la consécration de l’édifice : 1751. Notre Église est certes modeste, mais elle est inscrite dans son temps, et elle apporte sel et lumière à celles et ceux qui en ont besoin. Dans cette vallée reculée du Ban de la Roche, la situation qui se présentait aux pasteurs Stuber et Oberlin à la fin du 18e siècle n’avait sans doute rien à envier à notre situation actuelle : des paroissiens miséreux, pour la plupart analphabètes, superstitieux et vivant dans la promiscuité. Et pourtant ces deux témoins de l’Évangile y ont semé sel et lumière, tant et si bien que ce petit coin de terre est devenu exemplaire pour le monde entier, ne serait-ce que par l’invention des jardins d’enfants et l’extraordinaire pédagogie du père du christianisme social.

Mais revenons à nos chiffres : une des sources d’approche statistique de nos communautés sont les chiffres déclarés à l’occasion du renouvellement des conseils presbytéraux en février dernier. Ils sont cependant eux aussi à prendre avec prudence, car ils sont déclaratifs et ne prennent pas en compte les non électeurs : enfants, jeunes de moins de 18 ans, sympathisants ou pratiquants non-inscrits. Ces chiffres n’ont pas encore été totalisés. Ils nous disent cependant que malgré les difficultés de recrutement dans certains secteurs, nous devons avant tout nous réjouir d’avoir à nouveau pu mobiliser plus de 1000 personnes décidées à se mettre au service de l’Église et du témoignage de l’Évangile. Le défi que nous avons à relever, c’est de donner à ces laïcs une formation et une information adaptées. La tentation est en effet grande pour nos conseillers de considérer leur engagement avant tout sous l’angle de la gestion matérielle, sur le mode du bénévolat associatif. Il s’agit alors de les aider à assumer leur responsabilité spirituelle, aux côtés de leur pasteur, dans l’optique d’un véritable service d’Église, à les aider à faire le lien entre leur foi chrétienne et les décisions qu’ils sont amenés à prendre pour aujourd’hui et pour demain.

Toujours dans le registre des chiffres, vos paroisses ont également été destinataires récemment d’une enquête portant sur le patrimoine et les activités de nos communautés. Là non plus, la lumière ou la vérité ne jailliront pas spontanément des chiffres, mais ils constitueront la base qui pourra éclairer nos choix : à l’avenir, nous devrons définir des priorités en matière d’investissement (quels presbytères seront habités, loués ou vendus ? Quels coûts prévisionnels représente la rénovation des lieux de culte et des foyers paroissiaux ? Comment mieux organiser la solidarité financière entre paroisses riches et pauvres ?). Je ne peux que vous inviter à encourager les retours de cette enquête, voulue par le Conseil de l’Union et celui d’Entraide et Solidarité Protestantes.

Pour conclure sur cette question des chiffres, s’il ne faut pas en faire un critère de vérité exclusif, il ne faut pas non plus les craindre. Malgré les difficultés que nous avons à le faire évoluer, le Droit local n’est pas mis en cause sur la base des statistiques. Nos autorités sont conscientes des effets de la sécularisation, mais elles nous considèrent en quelque sorte comme le service public du culte, dont la mission cultuelle, culturelle et sociale constitue une contribution importante à la vie de notre région. Cela n’empêche pas les autorités ministérielles de réduire les moyens mis à notre disposition, comme nous l’avons vécu ces 3 dernières années pour le financement des postes pastoraux. Mais les députés alsaciens que nous avons rencontrés il y a quelques jours à mon initiative, avec l’Archevêque de Strasbourg et le Grand Rabbin, nous ont redit leur soutien pour les dossiers que nous portons au nom du Droit local. Il sera également intéressant de voir ce que deviendra le projet d’inscription dans la Constitution du Droit local proposée par un certain nombre d’élus dans le cadre de la réforme constitutionnelle voulue par le Président de la République. Si cette inscription se réalisait, cela permettrait peut-être de lever la crainte de toute modification autre que réglementaire de nos textes, crainte qui nous a maintenus jusqu’à présent dans une certaine frilosité dans l’évolution de nos organisations.

L’Église et ses ministères

Dans les priorités stratégiques adoptées en 2014, outre l’insistance sur la formation biblique et théologique, l’encouragement à une identité chrétienne assumée et à un témoignage confessant, nous écrivions déjà (je cite) : Le pastorocentrisme qui a trop longtemps caractérisé nos Églises n’est plus viable, à la fois en raison de la diminution du nombre de pasteurs, lente mais réelle, mais surtout en raison de la diversité des besoins et des attentes. Il faut donc à la fois faire évoluer le ministère pastoral et encourager l’émergence de nouveaux ministères (diacres, assistant·e·s de paroisse, animateurs-trices de jeunesse…).

Nous y sommes ! En prenant à bras le corps la question du ministère pastoral et de la refonte de la formation initiale, notre Assemblée va mettre en œuvre cette orientation. Je me réjouis tout particulièrement de ce que nous abordions le sujet des ministères dans sa globalité, en traitant bien sûr la question de la formation des pasteurs, mais aussi celle de la diversification des ministères. Enfin, il sera proposé à votre adoption un texte sur les pasteurs retraités, qui dans un an ou deux seront aussi nombreux que les pasteurs en activité.

En présentant conjointement ces 3 volets, nous voulions indiquer que l’Église a besoin de toutes ses ressources humaines, pasteurs, laïcs, actifs et retraités, et qu’il ne s’agit pas de privilégier les uns au détriment des autres. Il y a bien sûr des craintes, qu’il nous faut entendre, en particulier de la part du corps pastoral, de voir mises en cause les bases de ce qui a pu fonder un engagement pris dans un autre contexte. Par ailleurs, les expérimentations en cours avec de nouvelles formes de ministères (ministères territoriaux de visite ou d’animation jeunesse, assistant pastoral…) sont légitimes, voire indispensables. Pour autant, elles ne doivent pas être des solutions bouche-trou, mais s’inscrire dans une vision d’ensemble. Tel est bien l’objectif de la réflexion sur la diversification des ministères. Nous ne partons bien sûr pas de rien : si nous sommes poussés à être créatifs dans le contexte actuel, nous pouvons nous appuyer sur des pratiques de l’Église souvent anciennes, comme le ministère de diacre, qui a existé longtemps et dont je souhaite vivement que nous lui redonnions vie.

L’Église dans le monde

Notre témoignage chrétien et les ministères qui le portent ne se déploient pas pour eux-mêmes ou en vase clos, ils sont présents dans un monde dont les convulsions ne semblent pas vouloir se calmer. Les tendances lourdes de nos sociétés vont vers le durcissement des nationalismes et des replis identitaires. Les pays européens en proie à ces démons ont malheureusement trouvé un chef de file qui légitime leurs discours radicaux, en la personne du président américain Donald Trump, avec son slogan America first. Il faut nous garder de nous poser en donneurs de leçons : si ce fléau touche certains pays de l’Est, rejoints par des pays comme l’Autriche et l’Italie, il continue également de gangrener notre société française. Il requiert plus que jamais notre vigilance. Les Églises ne sauraient être autre chose que des veilleurs ou des poteaux indicateurs, qui rappellent à temps et à contretemps qu’un autre monde est possible, un monde où, sans naïveté ni angélisme, chacune et chacun a sa place, en particulier les plus fragiles, les migrants et les personnes âgées, un monde où les droits humains sont respectés, en particulier ceux des femmes auxquelles le Consistoire supérieur d’avril dernier a consacré sa session, avec une résolution que nous sommes invités à partager et à mettre en œuvre. La question des migrants est d’une importance particulière, dans la mesure où le phénomène est appelé à être durable et où il modifie profondément nos sociétés et nos cultures, suscitant des réactions d’une ampleur sans doute encore imprévisible. On ne peut que déplorer les divisions de l’Union Européenne que révèle cette difficile question.

Concrètement, notre petite UEPAL est fortement impliquée dans les relations ecclésiales internationales, au niveau régional avec la Conférence des Églises riveraines du Rhin (KKR), au niveau européen avec la Conférence des Églises en Europe et notre implication dans la Communion d’Églises Protestantes en Europe, dont la prochaine Assemblée générale se tiendra en septembre prochain à Bâle. Au niveau mondial, nous sommes représentés au Conseil de la Fédération Luthérienne Mondiale par votre serviteur (1). Le Conseil œcuménique des Églises vient quant à lui de décider de tenir sa prochaine Assemblée mondiale en 2021 à Karlsruhe, comme hôte de notre Église sœur l’Evangelische Kirche in Baden. L’UEPAL sera fortement impliquée dans cet accueil, le projet étant d’organiser une Assemblée transnationale, avec une ouverture sur les institutions européennes de Strasbourg.

A travers toutes ces instances, nous avons la possibilité et le devoir de faire entendre notre voix et surtout le message de l’Évangile. Bien sûr, nos déclarations d’Église sont souvent bien impuissantes, et il se pose aussi la question de savoir dans quelle mesure elles sont partagées par nos paroissiens de base, à supposer que ceux-ci les connaissent. Pour le dire dans la terminologie anglaise, si le leadership de nos Églises a un discours relativement consensuel sur les risques à dénoncer, il n’en va pas nécessairement de même au niveau du membership de nos paroisses. Cela doit rester notre souci constant de relier la base au sommet, car si nous pouvons facilement nous donner bonne conscience en adoptant textes, vœux et résolutions, leur réception et leur partage à la base est toujours un redoutable défi. Heureusement, nos Églises ne se contentent pas de déclarations : elles agissent au niveau le plus concret et le plus humble. Il est bon de rappeler, par exemple, que le département World Service de la FLM assiste 2,7 millions de personnes à travers le monde, dont 1,3 millions de réfugiés, en partenariat avec le Haut-Commissariat aux Réfugiés de Genève, et ce avec l’aide de plus de 7500 personnes. On préférerait ne pas avoir à citer de tels chiffres – encore des chiffres ! – mais ils constituent une réalité sans doute et malheureusement durable.

Oui, les Églises prennent leur part dans la solidarité avec les plus démunis, à tous les niveaux. J’ai encore sur la rétine l’image de cette paroisse d’un quartier populaire de Worms où s’est tenue début mai l’Assemblée Générale de la KKR. Pour accéder au lieu de culte, il fallait traverser une salle où était réunies une trentaine de personnes, manifestement d’origine étrangère, à qui une personne de la paroisse enseignait l’allemand. C’était un jour de semaine ordinaire, dans une paroisse ordinaire : des chrétiens étaient là au service de leur prochain. Mais dans notre UEPAL aussi, les exemples ne manquent pas : en collaboration avec la FEP, de nombreuses familles de réfugiés ont été accueillies. Un jeune réfugié syrien chrétien a même épousé, il y a quelques semaines, une étudiante protestante du Stift, et ils logent dans un appartement du Chapitre. Ces actes concrets sont comme les miracles dans l’Évangile de Jean, qui les désigne comme des signes de la présence du Royaume. Ils sont le signe, la signature du message dont nous sommes les porteurs maladroits, ils authentifient nos déclarations et nos résolutions !

Permettez-moi de conclure avec la célèbre promesse de William Booth, fondateur de l’Armée du Salut, restée d’une saisissante actualité, qui nous invite au courage et à l’engagement :

Tant que des femmes pleureront, je me battrai,

Tant que des enfants auront faim et soif, je me battrai,

Tant qu’il y aura un alcoolique, je me battrai,

Tant qu’il y aura dans la rue une fille qui se vend, je me battrai.

Tant qu’il y aura en prison des hommes qui n’en sortent que pour y retourner, je me battrai,

Tant qu’il y aura des victimes d’attentats aveugles, je me battrai.

Tant qu’il y a aura un fanatique qui blasphème le nom de Dieu, je me battrai.

Tant qu’il y aura un être humain ou un peuple humilié sur terre, je me battrai.

Tant qu’il y aura un être humain privé de la lumière de Dieu, je me battrai.

Avec toi, je veux me lever Seigneur, contre la détresse et la mort,

contre la torture et la souffrance, contre la pauvreté et la misère,

contre la haine et la terreur, contre le doute et la lassitude,

contre l’oppression et la force aveugle, contre la guerre qui ravage les humains.

Avec toi, je veux me lever contre tout ce qui empêche la vie.

Avec toi je veux m’engager dans tout ce qui stimule la vie.

Sois avec moi, pour que je me lève avec toi. Amen !

(1) NDLR : L’UEPAL est également membre de la Communion mondiale des Églises réformées