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Simon et le singe : une autre clé pour décrypter l’apôtre Pierre

>>> Roos VAN DE KEERE

Jésus rabroua Pierre : Va-t’en derrière moi, Satan ! Tu ne penses pas comme Dieu, mais comme les humains. (Mc 8,33)

En entrant dans la cathédrale de Fribourg-en-Brisgau, on aperçoit l’apôtre Pierre sur la première colonne de gauche. Que fait-il là, lui le roc sur lequel l’Église est construite, au lieu de se trouver près de l’autel au côté du Christ ou sur un des piliers de croisée du transept à, littéralement, porter le bâtiment ? La représentation traditionnelle de l’apôtre Pierre est bousculée car, en plus de son emplacement inhabituel, il est posé au-dessus d’un singe.

En Occident, le singe symbolisait la vanité, la malice, la chute originelle et parfois même le diable, tandis qu’en Orient, il représente la sagesse. Un animal, deux significations. Une fable bien connue du Moyen Âge, et peut-être du sculpteur, raconte qu’une guenon avait deux petits. Pourchassée, elle tient fermement son préféré, mais, épuisée, elle le lâche et il meurt, tandis que l’autre, se cramponnant lui-même de toutes ses forces à sa mère, survit. La guenon de l’apôtre Pierre à Fribourg a deux petits, un qui s’agrippe au sein de sa mère et tète vigoureusement, l’autre qu’elle tient mais qui s’en détourne. Deux attitudes qui se réfèrent aux deux visages de Simon Pierre dans la Bible.

Au début de l’évangile, Jésus appelle Simon et son frère André : Venez derrière moi ! (Mc 1,17). Aussitôt, ils laissent leurs filets et le suivent. Le nom hébreu Simon vient du verbe écouter. Il n’y a pas d’autre condition pour suivre Jésus que d’écouter son appel qui met en route. Le petit singe s’accroche à la guenon.

Jésus et ses disciples vont de ville en ville. Au fil des enseignements, des guérisons et des rencontres, les disciples s’attachent à leur maître. Quand Jésus leur demande : Pour vous, qui suis-je ?, Pierre répond : Toi, tu es le Christ. (Mc 8,29) Mais la route vers Jérusalem est encore longue et Pierre a beaucoup à apprendre, il doit faire le deuil de ses attentes. Le Christ n’est pas le prolongement des rêves et des espoirs de ce Pierre qui ne peut accepter que son maître soit rejeté et tué. Quand il prend Jésus à part et le rabroue, Jésus lui dit : Va-t’en derrière moi, Satan ! (Mc 8,33) Celui qui avait écouté est devenu un satan, un accusateur, un adversaire. Il met Jésus à l’épreuve comme l’a fait Satan dans le désert (Mc 1,13). En disant derrière-moi, Jésus lui rappelle son premier appel à le suivre. Nous savons que notre premier enthousiasme à l’appel du Christ peut rapidement tourner en désenchantement. Les déceptions peuvent nous mener à la séparation. Pierre dira plus tard : Je ne le connais pas ! (Mc 14,71)

L’enfant se détourne de la guenon mais elle le tient. Pierre n’a pas pu suivre Jésus jusqu’au bout et pourtant la bonne nouvelle de la résurrection lui est adressée explicitement. Au tombeau vide, un messager dit aux femmes venues embaumer le corps de Jésus : Allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée. (Mc 16,7) Pierre est à nouveau appelé. Aller en Galilée ne signifie pas un retour à la case zéro, mais être pardonné et recevoir la possibilité de redevenir Simon, celui qui écoute.

Le Pierre au-dessus de la guenon à l’entrée de la cathédrale de Fribourg n’est pas l’image du disciple idéal mais de celui auquel nous pouvons nous identifier. Nous ne sommes pas appelés à être des chrétiens sans faille, des héros de la foi, mais nous pouvons recevoir un appel, l’écouter et nous mettre en route derrière le Christ – en entrant ou en sortant de nos lieux de culte.