Page biblique novembre 2018

À quoi bon ?
Jean-Mathieu THALLINGER

Je pensais : En vain je me suis fatigué, c’est pour le vide et le néant que j’ai dépensé ma force. Mais non, mon droit et ma récompense sont auprès de l’Éternel mon Dieu. Et maintenant, parle l’Éternel qui m’a créé pour être son serviteur, pour lui ramener Jacob et grouper Israël autour de lui, car grand est mon prix aux yeux de l’Éternel et mon Dieu est ma force. (Ésaïe 49,4-5)

Qui n’a pas connu de sentiment de désespérance, d’à quoi bon ? Je travaille pour payer mes factures qui semblent se perdre dans un puits sans fond. Combien de parents ont pu se dire : j’ai tout donné à mes enfants, temps, argent, jeunesse et je ne suis pas récompensé par ces ingrats ? Combien de pasteurs se disent : je prêche depuis 30 ans à des paroissiens qui ne m’entendent pas, comme si l’évangile se cognait à des murs, j’ai consacré temps et énergie pour une communauté qui se réduit comme peau de chagrin, pourquoi ne reviennent-ils plus ? Combien ont l’impression d’aller au travail, de s’épuiser semaine après semaine pour effectuer des tâches qui n’ont pas de sens ? À quoi bon s’épuiser ? Le prophète Ésaïe traversa aussi la nuit du à quoi bon : En vain je me suis fatigué, c’est pour le vide et le néant que j’ai dépensé ma force.

Cette nuit de l’à quoi bon, est la nuit de la foi, du doute. Tous les mystiques, tous les prophètes, tous les croyants la traverseront. Ils la nomment nuit obscure de l’âme, traversée du désert, descente aux enfers. Mère Teresa dit avoir vécu cette épreuve 40 années durant. Les premiers moines chrétiens la nomment acédie, une torpeur ou dépression spirituelle, le sentiment que Dieu s’est éloigné ou détourné. Elle comptera un temps parmi les péchés capitaux.

Ce vide ressenti se nomme en hébreu tohu. C’est le tohu de Gen. 1,1 qui décrit le monde dans lequel la Parole de Dieu ne résonnait pas encore : La terre était informe (tohu) et vide (bohu) il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme. Le terme hébreu pour néant est hebel, qui est aussi le nom d’Abel, la buée, le vain. Hebel est repris par l’auteur de l’Ecclésiaste aux résonances si proches de notre texte : Vanité (hebel) des vanités, tout est vanité (Qo. 1, 2). Avec les précédents, il partage ce sentiment d’inutilité : Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? (Qo. 1,3)

À Ésaïe, à l’Ecclésiaste, à chacun de nous, s’ajoute Martin Luther qui vécut l’à quoi bon de la piété : Malgré ma vie irréprochable de moine, je me sentais pécheur aux yeux de Dieu. Ma conscience était extrêmement inquiète et je n’avais aucune certitude que Dieu fût apaisé par mes satisfactions. Aussi je n’aimais pas ce Dieu juste et vengeur. Je le haïssais et murmurais violemment contre lui.

Mais dans cette nuit de la foi va surgir pour chacun une parole.

Sur le tohu-bohu, Dieu dira : Que la lumière soit ! Et la lumière fut.

Par la méditation des Épîtres, s’ouvriront les portes du paradis pour Luther : je commençais à comprendre que la justice de Dieu signifie la justice que Dieu donne et par laquelle le juste vit s’il a la foi. Aussitôt je me sentis renaître, et il me sembla être entré par des portes largement ouvertes au paradis même.

En plein sentiment de vacuité, l’esprit de Dieu, qui planait sur le tohu, met au cœur d’Ésaïe cette parole : grand est mon prix aux yeux de l’Éternel et mon Dieu est ma force.

Ésaïe comprend et accepte qu’aux yeux de Dieu il a du prix, ses actes ont de la valeur. C’est ici que se fait le basculement, la conversion. Ésaïe a cessé de mesurer sa valeur, la réussite de ses actions, selon ses critères, selon les normes de réussite du monde, selon ce qui est visible aux yeux des hommes pour accueillir un autre regard, décentré, le regard de ce Dieu qui dira un peu plus loin : Car mes pensées ne sont pas vos pensées, mes voies ne sont pas vos voies. (Es. 55,8)

Ésaïe a aussi cessé de penser qu’il pouvait tenir debout en mobilisant et en épuisant son énergie personnelle, limitée. Il a remplacé son énergie fossile par une énergie renouvelable, l’esprit de Dieu, qui sera sa force.